Les années de formation

Après la première profession

Après la première profession, dite « profession simple », le novice entre dans la catégorie des « frères étudiants ». En même temps qu’ils font leurs études, les jeunes profès mènent la vie religieuse de leur couvent. Ils se préparent à la profession solennelle qui marquera leur engagement définitif puis, pour certains, aux ordinations diaconale et sacerdotale. Et ce n’est qu’au terme des études, ou de la formation initiale spécifique s’ils sont frères coopérateurs, qu’ils recevront une « assignation », c’est-à-dire aussi bien un couvent d’affectation, qu’un ministère ou une fonction.

La théologie, source de contemplation

Pendant ces années de formation qui couvrent la durée du premier engagement, mais qui les débordent aussi, les frères forment une communauté particulière. Sans être totalement séparés du reste du couvent, comme ils l’étaient au noviciat, ils ont leur rythme fondé sur la scolarité et ses préoccupations. Les études sont vraiment le deuxième élément pour la formation du prêcheur quand il doit être prêtre. Elles lui donnent cette structuration indispensable pour qu’il soit ce qu’il doit être : un vrai prêcheur. Dans cet ordre qui n’a pas de « spiritualité » structurée comme on l’a dit, c’est vraiment la théologie, source de contemplation, qui est le cœur de sa vie. Les frères y puisent la nourriture spirituelle qu’ils méditent dans la prière, chantent au chœur, vivent en communauté. Là ils entrent en communion avec cette Parole qu’ils ont à annoncer, et ils s’y immergent. La théologie contemplative n’est pas seulement pour eux un objet d’étude, elle remplit leur existence, fonde leur expérience de Dieu, harmonise leur vie religieuse, et tant d’autres choses. « La formation progressive des frères étudiants doit être menée de telle sorte que la vie religieuse et l’étude se nourrissent mutuellement « (LCO 224).

Devenir ce à quoi il est appelé

En poursuivant ses études, tout en participant à la vie conventuelle, le jeune religieux doit aussi mener le combat décisif qui doit nécessairement aboutir à un choix : celui de se retirer ou celui de s’immerger. Ce sont des années terribles, tant pour celui qui voit chaque jour s’approcher une échéance qu’il redoute et qu’il désire, que pour la communauté qui le porte et qui le supporte. Car le frère étudiant n’est plus dans la situation du novice, revêtu de l’habit sans être vraiment religieux. Cette tunique de peau (Gn 3, 21) n’est plus pour lui une peau d’emprunt, mais sa personnalité même. « Ce qui est le plus profond dans l’homme, c’est la peau », remarque Paul Valéry. Le novice, par la fragile blancheur de son habit, clame déjà au monde le message de lumière auquel il s’initie. Pendant ces années de (trans)formation, le jeune religieux doit devenir ce à quoi il est appelé, et qu’il n’est pas encore. Il faut respecter les rythmes et les temps qui feront de cet homme un religieux et de ce religieux un prêcheur, paisible dans son cœur et heureux dans sa situation. En lui le religieux et l’apôtre ne feront qu’un et vivront sans conflit.

Entrer dans la partie

Cette assimilation joue à plus d’un niveau. Le jeune religieux doit assimiler une grande somme de connaissances, mais aussi tout un art de vivre et de réagir. Il doit s’assimiler au groupe dans lequel il entre et où il sera certainement appelé à prendre des responsabilités. À ce stade de son évolution il doit à nouveau « entrer dans l’ordre », accepter d’y avoir sa place, d’y jouer un rôle modeste, d’être regardé et jugé par les autres. Il y a durant le temps de la formation, une manière adolescente de regarder les autres frères et tout l’Ordre, de l’extérieur, comme si on n’en faisait pas partie. Les marins de la rive regardent ceux qui sont dans le bateau et qui tentent de sortir du port un jour de grand vent. Ils leur crient des conseils et multiplient les critiques, d’autant plus pertinentes qu’ils n’ont aucun sens des difficultés de la manœuvre. Jusqu’au jour où ils montent dans la barque, lient leur sort à celui des navigants, prennent leur part du travail et obéissent au commandant. Le temps donné aux frères étudiants ne leur est pas seulement laissé pour qu’ils étudient et deviennent des savants, mais surtout pour qu’ils embarquent. Il leur faut du temps et du courage, et à ceux qui les accueillent une bonne dose de patience. Il faut devenir soi-même pour pouvoir accepter les autres. La dimension communautaire de la vie dominicaine est partout présente. On ne forme pas un dominicain en dehors d’une communauté. Il doit y entrer. Elle doit le recevoir.

L’enjeu de ces années

Le temps passe finalement très vite. Les échéances arrivent sans qu’on y prenne garde. Le devoir de vigilance s’impose. Chaque instant compte. Il n’en faut perdre aucun. Pour le prêcheur le temps qui passe est précieux. Il ne doit pas le perdre. Il en est redevable à Celui qui en est le Maître, comme à ceux qui le nourrissent de leurs dons. Il doit en user avec diligence et exercer la vertu de prudence qui est la vertu de la décision. Sinon il risque de se retrouver engagé, ordonné et assigné sans se connaître vraiment, sans avoir mesuré les véritables enjeux et sans avoir décidé vraiment d’assumer ce qu’il a promis par vœux. Et pour reprendre l’image de la navigation, il risque de se retrouver au large, comme un navigateur imprudent ou présomptueux, et incapable ni d’avancer, ni de revenir.

Là réside l’enjeu et l’importance de ces années de formation qui comptent tant dans la vie d’un frère prêcheur. Il faut passer par elles, et les vivre dans toutes leurs richesses pour devenir dominicain. À la question : « Comment devient-on dominicain ? », on ne peut répondre en citant des étapes, des programmes, des échéances. Ces éléments ne sont que le squelette. L’enjeu est ailleurs. Le Seigneur est le seul opérateur de l’indispensable mutation. Lui seul peut tirer le meilleur parti de la pauvre humanité qui se met à son service. Encore faut-il ne pas faire obstacle à sa grâce !

Les frères prêcheurs aiment cette réflexion de saint Paul aux gens de Corinthe. Ils s’y sentent visés : « Aussi bien, frères, considérez votre appel : il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose, afin que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes, dans le Christ Jésus, qui a été envoyé par lui pour être notre sagesse, pour être notre justice, notre sanctification, notre rédemption. »

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